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COMMENT TUER DIX MILLE FOIS UN CRIMINEL SANS JAMAIS OBTENIR SA MORT ?

Posté le 20 avril 2013

COMMENT TUER DIX FOIS UN CRIMINEL SANS OBTENIR SA MORT ?

Avant Boko Haram, l’autre calamité à laquelle les Nigérians sont confrontés, ce sont les policiers. Des policiers qui ne se contentent pas de louer leurs voitures aux braqueurs, leurs tenues aux bandits, mais qui, régulièrement aussi, organisent des mises en scène pour exécuter les citoyens innocents en remplacement des criminels dont les hommes politiques, l’opinion publique, exigent l’arrestation et même l’élimination. Vous comprenez ? Suivez l’histoire de Moussiliou Ali-Dossou.
Mécanicien auto à Cotonou, Mouss se rend à Lagos pour acheter des pièces de véhicule. C’est, comme on dit là-bas, en Français, « sa première fois d’aller ». Des habitués lui ont donné des noms de rue, des adresses de concessionnaires à Alaba Market, le plus grand marché de brics et de brocs. Débrouillard comme personne, le jeune homme fait un tour chez les cambistes à Jonquet pour effectuer le change avec ses CFA. On lui gonfle les poches avec des paquets de Naïras. D’ailleurs, il semble que, plus les billets de cette monnaie sont froissés et malmenés, plus ils en acquièrent de la valeur.
La bosselure des poches de Mouss ne passe pas inaperçue. Déjà à la frontière de Semey Border, douaniers, policiers, gendarmes, tous les pique-assiettes en bérets qu’il croise, le délestent d’une bonne partie. Car, ici, pour passer la douane, vaut mieux débourser plutôt que de présenter un document de voyage à jour. Surtout que devant lui, un autre Béninois s’est fait gifler par un « uniforme » parce que, au lieu d’allonger les sous, il voulait sorbonner, jouer à l’intello en brandissant son passeport.
Arrivé à Lagos, Mouss se met aussitôt à chercher la rue et l’adresse. Or, dans cette ville-fourmi, dès qu’on vous identifie comme un bleu ou un étranger et que c’est « votre première fois de venir », vous devenez un sacré client pour tous les businessmen qui essaiment la rue. Et ici, le busines va de la vente de voitures aux braquages, du négoce de pierres précieuses aux escroqueries, de l’intermédiation bancaire aux sacrifices rituels. Mouss avait été briefé là-dessus à Cotonou, mais on lui avait dit que seuls sont concernés par ces « affaires » les crapules, les gangs rivaux, les dealers, les braqueurs, en tout cas, ceux qui en ont lourd sur la conscience.
Fort de ce que lui, Mouss, est un honnête citoyen béninois, mécanicien désargenté, mais qui se débrouille pas mal, le jeune homme se fraie un chemin dans le boui-boui d’Alaba. Ses yeux, sur les édifices, indiquent clairement qu’il est à la recherche d’une adresse. Il arrête un passant et lui demande des renseignements. Le quidam ne lui répond même pas. Il veut interroger un autre quand soudain, il entend des crissements de pneus, aussitôt suivis de bruits de bottes. Des policiers débarquent d’une Toyota noire. Armés de Kalachnikovs, le nez chaussé de lunettes sombres, ils lâchent deux ou trois mitrailles en l’air. Panique. Hurlements des passants. Mouss pense qu’il s’agit d’une opération destinée à sécuriser les lieux. Nenni. C’est lui qui est l’objet de l’intervention.
-Hands up ! Hey, hands up ! aboient les policiers en le braquant avec leurs armes.
Mouss lève les bras, mais en bon Béninois éduqué à la palabre, il veut leur demander le pourquoi du comment des parce que. Comme réponse, il reçoit trois coups dans le ventre. Des coups de crosse. Le temps de s’écrouler, il est soulevé et jeté à l’arrière du véhicule. La Toyota hurle et disparaît dans les bruits de gyrophares.
Les scènes vont vite, trop vite. Mouss se retrouve « in the middle of no where » – dans un lieu perdu – une prison de haute sécurité où sont détenus les grands criminels et les condamnés à mort. Bien sûr, on lui a déjà ramoné les poches et on l’a tabassé. En attendant la suite, on le jette dans une cellule crasseuse où cancrelats, souris et autres lankpankpan l’accueillent. Il n’a même pas le temps de pleurer. Au milieu de la nuit, on l’arrache à la cellule et on le présente à un Sergent, un homme à triple menton, cigare au bec, le visage plongé dans un tabloïde, qui lui dit :
-Angelimo, tu es le criminel le plus recherché depuis trois ans, tu as été condamné par contumace à la peine de mort. Maintenant que tu es enfin arrêté, on va exécuter le verdict du tribunal. Demain, à la pointe du jour, on terminera ton affaire. Tu es chrétien, musulman ou animiste ? Si tu es animiste, on n’a pas le temps de te trouver un jujuman pour tes dernières prières, si tes parents peuvent payer la prestation, moi-même je peux improviser…Qu’est-ce tu en dis ?
Mouss, pendant qu’il parle, ne cesse de regarder dans tous les sens, pour voir à qui il s’adresse. Car, il n’a pas le sentiment qu’il est concerné par quoi que ce soit. Tout en claquant les dents, il demande :
-Euh, Oga, mais qui est Angelimo ?
Une claque sonore le fait sursauter. Il ravale aussitôt sa salive.
-J’ai…j’ai compris maintenant, rectifie le jeune mécano, mais chef, je suis innocent. Je jure le Christ, je jure Mohammed, je jure Mahou, je…
-Tu vas te taire ? hurle le sergent. Espèce d’incirconcis…Tu te comportes comme une femelle…Tu vas mourir seulement et tu commences à parler gboooo comme ça…Il y a des choses plus sérieuses dans la vie ! Donc, je ne peux pas m’improviser en jujuman pour te faire une prière…
Mouss est sans voix. Des cristaux de larmes ruissellent sur ses joues.
-Puisque tu ne réponds pas, va falloir décider à ta place, reprend le sergent. Pourquoi faire demain ce qu’on peut faire sur le champ ? Tu connais le proverbe : qui remet à demain trouvera hier en chemin…
On dit très souvent que, quand vous avez mal au plus profond de vous-même, votre langue, celle que vous avez sucée dans le sein maternel, vous retombe naturellement dans la bouche. Depuis son entrée au Nigéria, Mouss ne s’exprimait qu’en pidgin qu’il a appris en côtoyant les chauffeurs nigérians, mais là, le Goun d’Adjara surgit sur ses lèvres.
-Awo tcho gbê tché ! Oklounon, wa xlin mi gan !
Et en le disant, il s’effondre dans les soupirs, les larmes, la bave…
Le sergent n’en croit pas à ses oreilles. Il se redresse, se débarrasse du journal qu’il lisait, puis s’approche de lui.
-Tu es Goun ? lui demande-t-il.
-Oui, réagit l’autre entre deux hoquets.
-Goun d’où ?
-Du Bénin.
-D’où ?
-D’Adjara !
-Non !
-Si !
Un grand silence se fait dans la pièce. Le visage du sergent qui était fermé depuis le début de l’interrogatoire, s’éclaire d’un grand sourire.
-Mon frère, fait-il, en ouvrant grand les bras, lève-toi !
-Quoi ?
-Espèce d’idiot, tu ne vois pas que nous sommes du même coin ? Viens !
Il l’entraine immédiatement, passe par une porte et tombe dans une autre pièce plutôt climatisée. Depuis qu’il a commencé à vivre ce mauvais rêve, c’est la toute première fois que le jeune mécano ne sent ni chaleur, ni sueur, ni stress. C’est le bureau VIP du sergent. Un sergent méconnaissable, au sourire insistant qui plonge la main dans son mini-frigo, en sort une cannette de bière et la lui offre. Mouss peut respirer. La fin du cauchemar semble proche.
-Ah, mon frère, explique le sergent, tu as de la chance, on cherche actuellement quelqu’un à exécuter pour faire croire que c’est l’ennemi public N°1, Angelimo. Le gouvernement local nous a donné quarante huit heures. Tu es tombé au mauvais moment ! Mais t’inquiète, on va quand même te tuer.
-Me tuer ?
-Je t’expliquerai après !
Il prend une clochette qui se trouve sur sa table, l’agite pendant quelques secondes. Quatre gendarmes envahissent alors la pièce. Dans une langue que Mouss a du mal à intégrer, le sergent leur donne des consignes. Seuls trois mots lui reviennent « Kill him well – tuez-le proprement ! »
Aussitôt, on le soulève, on lui passe des menottes et on le pousse dehors. Des voitures l’attendent dans la cour. La première, genre troh-troh, le récupère. La deuxième, plus petite, prend le sergent. La troisième, une Toyota bâchée, est investie par une camerawoman, un perchiste et un éclairagiste. Le convoi sort de la prison et s’ébranle dans la nuit. Au bout d’une quinzaine de minutes, il s’arrête.
La zone est plate. La lune, dans le ciel, n’est que demi-cerceau et sa lumière n’éclaire que parcimonieusement la terre. Mais la réverbération est suffisante pour qu’on distingue trois poteaux malingres émergeant du sol. Mouss se sent du coup perdu, il vient de reconnaître des poteaux d’exécution.
Aussitôt, il est conduit à l’un de ces piquets. On le ficelle comme du lio kan blado et on lui bande les yeux. En face, le peloton d’exécution se déploie. Le sergent est en retrait, attendant que tout se mette en place. Pour Mouss qui espérait les explications promises par son « frère » d’Adjara, tout est maintenant cuit. Il veut parler, supplier, mais sa bouche est incapable d’émettre le moindre son. De son côté, l’équipe du tournage se met à filmer.
D’un ton rude, le sergent ordonne au peloton d’exécution de présenter ses armes. Les gendarmes s’exécutent, puis mettent en joue le malheureux.
-Feu !
Les quatre armes vomissent bruyamment leurs balles. La seconde série suit. Puis la troisième. A la fin, le sous-officier s’approche du fusillé. Mouss n’est plus qu’un corps désarticulé, la tête affaissée sur la poitrine, ne tenant au poteau que par les ficelles.
-Il est mort, fait le sergent.
Il n’y a pas à tergiverser. On creuse en même temps une fosse et on y jette le condamné. Dans de pareils cas, c’est au sergent de prendre des précautions pour qu’un tordu – il y en a toujours – ne surgisse du voisinage pour prélever des organes sur le corps. Pendant un quart d’heure, lui-même se charge de l’ensevelir.
Le cortège peut reprendre la route, laissant derrière lui, la dépouille du « bandit ». Angelimo, cette fois-ci, est bien mort. Le film de son exécution sera envoyé au gouverneur de Lagos et aux médias pour que tous voient comment le criminel a dansé au son des balles. Désormais, le sergent peut aller dormir, les pieds contre le mur.
Mais au bout du petit matin, sur le site, la surprise est d’une autre nature. La main de Mouss qu’on croyait définitivement figée dans l’éternité, émerge lentement de sous la terre. Son visage aussi. Un visage épargné par les couches de sable que le sergent avait répandu sur son corps. Surpris d’être encore en vie, le jeune homme sort de la fosse, regarde partout et se rend compte, en se remémorant de la scène de la veille, qu’il avait échappé à une exécution. A moins que, comme Jésus Christ, il ait ressuscité.
Mais son corps n’a essuyé aucun impact de balles. Les gendarmes auraient-ils donc tiré à blanc ? Mort ou évanoui ? Sans doute évanoui. Car hier, il a eu peur, tellement peur qu’avant même la première série de coups de feu, il est tombé dans les pommes.
Alors maintenant, il lui faut fuir. Se dépêcher de s’extraire de ce pays de fous. En dépoussiérant ses habits, il remarque un gros tas de papier dans les poches. Il y plonge la main et en ressort avec des Naïras. Un petit pli fermé les accompagne. Avec ces mots : « mon frère, prends ça et disparais le plus vite. Voilà la trajectoire que tu vas prendre… » Et le nom des routes et des rues se décline à l’infini sur le papier.
Bien sûr, c’est le sergent. Cela saute à l’œil que ce cadeau est son œuvre. Mouss ne va pas chercher loin : c’est l’explication qu’il lui avait promise. Mais le jeune mécano, pour avoir vécu des choses incroyables en si peu de temps, n’en est pas rassuré. Il restera toujours sur le qui-vive.
A trois ou quatre cents mètres, la ligne rougeâtre d’une voie en terre se dessine sous ses yeux. C’est le chemin par lequel le convoi de la veille était arrivé. A pas pressés, Mouss fait alors mouvement. Il avait les cheveux si encrassés, les habits si poudrés de sable qu’on le prendrait volontiers pour un jujuman. Lui-même en sourit. Il vaut mieux ressembler à un zékpété qu’à un quidam béninois qui n’inspirerait aucune crainte aux Nigérians.
Angelimo, le seul, le vrai, pendant ce temps, est dans son lit en train de s’étirer dans les bras de sa nénette. Comme tous les matins, il allume son transistor pour goûter aux nouvelles matinales. A la une des infos, le journaliste annonce l’arrestation et l’exécution, la nuit, du plus grand criminel que Lagos ait jamais connu.
La nouvelle, bien sûr, provoque le sourire d’Angelimo. Il prend son portable et appelle le sergent.
-Allo, Oga ? lui répond l’autre.
-Je viens d’apprendre l’info, lui fait Angelimo. C’est du bon travail.
-Oui, mais va falloir qu’on arrête. Je ne peux pas continuer de te tuer tout le temps comme ça.
-S’il y a une première fois, c’est qu’il y aura une centième fois. N’oublie pas de contacter Joss. Ta récompense t’attend. Ciao.
Angelimo respire de nouveau. En attendant de commettre un nouveau crime, en attendant qu’on l’exécute une centième fois, il peut savourer sa nouvelle mort.

3 commentaires pour « COMMENT TUER DIX MILLE FOIS UN CRIMINEL SANS JAMAIS OBTENIR SA MORT ? »

  1.  
    Smithf668
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