TIERNO MONENEMBO OU LE RENAUDOT MODESTE

Posté le 13 novembre 2008

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En 1979, lorsqu’il publia Les Crapauds-brousse, la critique, unanime, s’est empressée de saluer l’entrée en scène d’un écrivain d’avenir. Les Crapauds-brousse, un roman unique, d’un ton et d’un style différents qui ouvrait, en même temps que  La Vie et demie du Congolais Sony Labou Tansi et Le Bal des caïmans du camerounais Yodi Karone, une nouvelle ère pour la littérature africaine. Il est vrai que les trois romans parus dans la même année s’inscrivaient résolument dans la rupture.

 Alors que le Congolais a été emporté par le Sida, que le Camerounais s’est retiré de la scène après une brève carrière de jazzman, Tierno Monénembo, le Guinéen est, des trois, celui qui aura mené une longue carrière ininterrompue depuis près de trente ans. Une carrière tressée d’œuvres toutes aussi inoubliables qu’attachantes, des textes devenus, au même titre que L’Enfant noir de Camara Laye ou Les Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane, des classiques de la littérature africaine. 

Je me rappellerai toujours le ton inédit qu’affichait Crapauds-brousse. C’était, après Alioune Fantouré et Ahmadou Kourouma, le troisième écrivain qui s’attaquait de manière aussi frontale aux dictatures issues des nouveaux pouvoirs africains. On y voit la Guinée de Sékou Touré avec les gens de l’appareil d’Etat prêts à exproprier les paisibles populations de leurs terres. Quiconque ose s’interposer est aussitôt condamné et conduit au « camp de la mort », comme Diouldé, le jeune intellectuel formé dans un pays de l’Est, au temps de la « camaraderie révolutionnaire ». 

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Ce combat contre l’absurdité des règnes des satrapes ne constitue pas l’essentiel de la thématique de l’écrivain. Même s’il y est revenu par deux fois notamment avec Les Ecailles du ciel (1986) et Cinéma (1997), ses préoccupations se cristallisent autour de l’exil.  L’exil dans Un attiéké pour Elgass (1993), où à Abidjan, des étudiants de la communauté guinéenne se retrouvent pour célébrer le départ d’un des leurs en Europe. Mais ces retrouvailles ne sont qu’un prétexte pour que les couteaux, aiguisés par les vieilles rancœurs,  sortent de dessous les boubous. Car, malgré l’exil, les antagonismes liés aux histoires de toutes sortes, continuent de miner les relations. Exilé lui-même depuis trente ans, parti de son pays pour échapper à la chape de plomb du régime Sékou Toué, Thierno Mamadou Saïdou Macka Diallo Monénembo a promené tout le temps son œil à l’intérieur des communautés guinéennes en exil pour mieux cerner et mettre en pointe leurs contradictions. Un rêve utile, quatrième livraison de l’auteur, tente d’instruire cette problématique.

Puis est venu le temps des mémoires. Le temps de la réappropriation de l’histoire. Partant de l’idée que les racines africaines doivent être aussi recherchées du côté du Brésil, l’écrivain effectue un voyage à Salvador de Bahia. Il en tire un roman, Pelourhino (1998)véritable odyssée dans la ville noire brésilienne où les découvertes sont toutes aussi surprenantes que les sensations obtenues auprès des filles, ces négresses aux sensualités métissées.

La recherche de la mémoire chez Monénembo s’apparente aussi à la compréhension du génocide rwandais. En 1999, à l’initiative de Fest africa – une association de promotion des lettres et des arts d’Afrique à Lille – l’écrivain participe à l’opération « Ecrire par devoir de mémoire ». De son séjour à Kigali, à Murakete, et sur tous les sites où l’innommable s’est produit, un roman-témoignage bouleversant est sorti, L’Aîné des orphelins (2000).

 Et que dire de Peulhs (2004), son avant dernier texte qui prolonge par l’écrit la saga des Peulh sur le chemin du nomadisme ? Une démarche historique qui met à l’encan sa propre communauté, établie en Afrique de l’ouest jusqu’aux confins de la forêt équatoriale. 

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Le roi de Kahel, le dernier titre en date, prix Renaudot poursuit le sujet historique mais avec une variation particulière, puisqu’il développe son argumentaire autour d’un personnage emblématique du XIX ème siècle, un français ruiné par un rêve fou, celui de conquérir le Fouta–Djalon, pour y construire un chemin de fer. 

Prix Renaudot 2008, Tierno Monénembo est un écrivain de consensus qui a su patiemment construire une œuvre forte et rigoureuse, éclairée par les soubresauts d’une Afrique frondeuse et fascinante. Auteur discret, fidèle au même éditeur (Le Seuil) depuis trente ans, le « Peulh » comme je l’appelle lorsqu’on se rencontre, a traversé le temps, les situations les plus improbables, même lorsqu’on le croyait au creux de la noix, pour renaître aujourd’hui à ce formidable…Renaudot. 

23 commentaires pour « TIERNO MONENEMBO OU LE RENAUDOT MODESTE »

  1.  
    Sami
    | 13:00
     

    Florant, après ton si vribrant hommage, que veux-tu qu’on écrive encore? juste que l’auteur le mérite!

  2.  
    Sami
    | 13:04
     

    Florent, bien sûr

  3.  
    Mathias
    | 17:46
     

    J’ai lu la presse ces derniers temps sur l’événement. C’est la première fois qu’autant d’unanimité se fait autour d’un Renaudot. Je me rappelle que, lors du Renaudot d’Amadou KOurouma, certains auteurs ont crié à l’hérésie; en 2006, pour Alain Mabanckou, on a dit que c’était bon, mais…Pour Monénembo, tout le monde débouche le champagne. IL est difficile d’être auteur africain et d’être aimé par les siens!

  4.  
    Christelle
    | 18:03
     

    Je profite de ce papier littéraire pour renouer avec le blog de Florent. D’abord, j’estime que GOncourt, Nobel ou Renaudot, ce ne sont pas les grandes récompenses qui font les grands écrivains. C’est vrai que sur le plan marketing, c’est extrêmemnt bénéfique. Mais cela ne veut pas dire que ceux qui ne sont pas distingués sont moins méritants.
    Ensuite, tous ces prix sont décernés par les Européens et nous, Africains, on s’excite là-dessus, exactement comme de petits africains du XVI ème siècle qui se mettent à danser quand le blanc leur serre la main.
    Cela dit, je trouve que Thierno MOnénembo est un auteur talentueux qui mérite mieux que le Renaudot. J’ai eu le plaisir de lire Peulhs dont personne, en tout cas, dans les blogs que je lis, n’a jamais eu le bonheur d’en dire quelques mots. Mais je vais combler mon retard sur les autres ouvrages que je n’ai pas encore parcourus, notamment Le Roi de Kahel.

  5.  
    Adama A. Lansana
    | 12:30
     

    On se disait que pour le prochain Renaudot ou le prochain Goncourt, on allait attendre dix ou quinze ans après le titre remporté par Alain Mabanckou. Mais avec l’Obamania, il était clair que quelque chose allait se passer cette année. Mais c’était du côté du Goncourt qu’on attendait quelque chose! Mais enfin, on va pas faire la fine bouche. Disons que le Goncourt n’aime pas la littérature africaine!

  6.  
    Victor Hounsinou-Kakpo
    | 12:42
     

    Chapeau Thierno!
    Tu le métites autant qu’un roi un trône! Puisse ton inspiration éclairer la jeune génération toujours pressée et impatiente de gagner des prix!

  7.  
    Tête brûlée
    | 12:57
     

    Dites, le nègre qu’on apllaudit à tout rompre, est-ce qu’il est connu chez lui? Promenez-vous dans les écoles de Conakry, ils se compteront sur le bout d’un seul doigt ceux qui le connaissent!

  8.  
    aminata
    | 13:24
     

    Le negre qu’on applaudit a tout rompre est bien connu chez lui, de meme qu’au Senegal ou certaines de ses oeuvres sont etudiees au lycee et a l’universite. J’ai eu le plaisir de voir la tribu des gonzesses a Dakar. La salle etait pleine. Il y a des ecrivains africans qui sont connus et etudies en Afrique.

  9.  
    Sami
    | 15:26
     

    Le nègre qu’on applaudit est parfois l’invité d’honneur du salon du livre de son pays. en 2003, c’était lui que la Guinée avait mis à l’honneur pour son salon du livre, il était l’invité phare, tous les médias locaux avaient braqué leurs projecteurs sur lui. J’étais à Conakry. Quant à l’effet obama, je ne pense pas qu’il serait respectueux pour les auteurs primés de prétendre qu’il ait joué un quelconque rôle là-dedans. Les livres étaient sélectionnés avant Obama. Et puis, il a fallu d’un cheveu pour que Tierno rate le renaudot. Onze tours pour qu’il l’emporte d’une voix de différence, on ne peut dire que le jury se soit mis d’accord pour suivre un quelconque effet Obama.

  10.  
    Sami
    | 15:42
     

    je voulais dire « il aurait fallu d’un cheveu »…

  11.  
    Gangoueus
    | 18:15
     

    Très bel hommage qui donne vraiment envie de découvrir cet auteur.

    @ Christelle,
    Voici un blog qui propose des critiques de romans de Thierno Monemembo :
    http://litteratureafricaine.unblog.fr/

    Cordialement,

  12.  
    Christelle
    | 20:00
     

    Merci monsieur ou madame Gangoueus pour m’avoir communiqué ce site qui est d’une bonne tenue. J’ai lu en effet trois comptes rendus de lecture dess ouvrages de Monénembo: Peuls, Le roi de Kahel et L’aîné des orphelin. C’est un site très bien tenu. Merci encore une fois!

  13.  
    Kossi Efio D.
    | 20:29
     

    Oui, enfin, l’un des auteurs les plus méritants du continent est distingué. Ce n’est que justice. Il y a un autre dont on attend la célébration par un prix à la hauteur: il s’agit de Emmanuel Dongala. Mais, comme l’a dit quelqu’un, ce n’est pas des blancs que viendra la reconnaissance. Si le continent africain, de manière régulière, décernait un prix prestigieux à un des nôtres, on ne vivrait pas les disctinctions françaises comme des événements!

  14.  
    Kossi Efio D.
    | 20:29
     

    Oui, enfin, l’un des auteurs les plus méritants du continent est distingué. Ce n’est que justice. Il y a un autre dont on attend la célébration par un prix à la hauteur: il s’agit de Emmanuel Dongala. Mais, comme l’a dit quelqu’un, ce n’est pas des blancs que viendra la reconnaissance. Si le continent africain, de manière régulière, décernait un prix prestigieux à un des nôtres, on ne vivrait pas les disctinctions françaises comme des événements.

  15.  
    | 20:57
     

    Vous avez raison de dire ça, mon cher Kossi; C’est Wole Soyinka qui avait dit, quand le prix nobel lui a été décerné « il faut créer un prix en Afrique, le décerner aux Africains en continu pendant des decennies et attendre quatre-vingt ans avant de l’attribuer à un blanc.
    Oui, on a l’impression que notre légitimité, nous les auteurs qui publions en France, dépend du regard que les différentes académies, les prix littéraires et autres distictions portent sur nos oeuvres. C’est à la fois frustrant et presque normal. Ceux qui nous publient nous intègrent dans un système conçu tel quel, avec ses contraintes et sa logique commerciale. Leurs entreprises – car, le livre n’est pas qu’objet culturel – sont en compétition et doivent pouvoir rentabiliser les investissements consentis. Ce qui se passe en littérature se passe dans d’autres domaines…

  16.  
    Cyriaque
    | 11:29
     

    Salut à vous, Tierno, écrivain émérite qui fait la fierté de la Guinée autant que celle de l’Afrique entière!
    Merci de nous faire plaisir et de nous faire rêver!

  17.  
    Gangoueus
    | 18:43
     

    Il me semble que le Grand Prix littéraire d’Afrique noire de l’ADELF ne dépende pas de ces contraintes commerciales… Mais est-ce que nous y portons une attention respectueuse?

    Pour ma part, je n’ai jamais été déçu par un lauréat de ce prix. Mais il me semble que la récompense absolue, c’est le Renaudot ou le Goncourt. C’est regrettable.

    @ Christelle,
    Je propose également mes commentaires de lecture sur des auteurs africains, dont notre hôte, sur mon blog :
    http://gangoueus.blogspot.com

    Bien à vous,

  18.  
    Christelle
    | 1:13
     

    A Gangoueus,
    J’ai pris bonne note de votre proposition. Quand mes petits ennuis de commerçante vont s’estomper un peu, je prendrai le temps de parcourir votre blog et d’y lire les commentaires que vous faites sur les livres. Merci.

  19.  
    Eric Joel BEKALE
    | 20:34
     

    Bonjour à vous tous, amis de la toile !

    Effectivement, quoi dire de plus… sinon, encore et encore toutes nos félicitations à TIERNO pour ce Prix qui, à la suite d’Alain, vient rehausser la littérature africain.

    En esperant que l’année prochaine sera le tour de Florent… ou d’un autre confrère…

    Bien à tout le monde !

  20.  
    K.A.
    | 16:54
     

    2009 est là! Mes vœux les meilleurs, contrebandier des mots!

  21.  
    Papalagui
    | 19:20
     

    Très bon papier Florent, que je viens de découvrir… Et très bonne année 2009 !

  22.  
    seydi
    | 20:38
     

    thierno monenembo est né a quel anneé

  23.  
    Faustin Kagame
    | 15:53
     

    J’ai croisé Tierno Monenembo dans les années 1991-92 au salon du livre de Genève où il était invité. Nous nous sommes installés à une table pour boire le verre de l’amitié. Des organisateurs de la manifestation sont venus le chercher un peu plus tard pour le conduire à son hôtel. D’un clin d’oeil malicieux et à haute voix, il m’a lancé: « dis donc, tu ne vas pas me laisser entre les mains de ces gens. non? ». Je suis passé à l’hôtel pour l’amener à la maison où ma femme et moi avons eu le grand plaisir de discuter avec lui jusque très tard dans la nuit. J’ai par la suite lu tous ses bouquins ou presque et j’éprouve une admiration compréhensible pour cet homme si grand et si simple. Le talent tel qu’on l’aime. S’il venait à me lire, qu’il sache que je le remercie de tout coeur pour son séjour dans mon pays, le Rwanda, sur les traces alors toutes fraîches du génocide, et pour le livre que notre drame lui a inspiré. Salut ami. Et toutes mes félicitations pour le Renaudot.

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