• Accueil
  • > L'auteur
  • > L’impossible El Dorado européen : littérature de circonstance ?
L’impossible El Dorado européen : littérature de circonstance ?

Posté le 22 juillet 2008

             atterrissage.jpg                            bassong.jpg

Chaque été, depuis une dizaine d’années, les mêmes images, comme une marée, reviennent hanter les écrans de télévision du monde entier. Au mieux, ce sont des silhouettes squelettiques entassées dans des embarcations frêles qu’on nous donne à voir. Au pire, ce sont des corps gorgés d’eau ou désarticulés sur les côtes interdites qu’on diffuse en continu. Avec les mêmes commentaires, les mêmes phrases presque accablantes : « ils ont quitté l’Afrique chassés par la misère ». Car ces hommes et femmes ont ceci de commun qu’ils sont en majorité des noirs. 

Passé le moment de surprise et d’indignation, les créateurs africains tentent, à leurs tours, de comprendre le drame. Ce qui les intéresse, ce n’est pas la situation de ceux qui atteignent les rives de l’Europe interdite, ce n’est pas non plus les raisons qui peuvent les pousser à se risquer à l’aventure ; ce qui nourrit leurs intérêts, c’est ce qui se passe avant et pendant leur voyage, les enjeux qui se trament entre leurs familles et eux, les passeurs et eux, et surtout les conditions de leurs aventures.  C’est le pari qu’a pris le togolais Kangni Alem dans son remarquable Atterrissage, publiée chez Ndze, en 2002. Pièce inspirée du drame des deux adolescents guinéens, Yogui et Fodé retrouvés morts dans le train d’atterrissage d’un avion de la défunte Sabena, le texte plonge dans les semaines précédant le drame et imagine les faits et gestes des deux infortunés, leurs rapports avec leur tutrice et surtout la relation maître-esclave qu’ils ont entretenue avec le passeur. Texte à l’humour plus que grinçant, mais qui, à chaque fois que je le parcours, me rappele, au vu de l’actualité, que ce triste exemple est loin de servir de leçon aux autres. 

                                                                 routes.bmp

                                                    Le livre-reportage du Béninois Serge-Daniel

Les autres, c’est-à-dire les milliers d’adultes et de jeunes dont l’espoir se fossilise non dans le train d’atterrissage d’un avion, mais dans la mer qui sépare les deux continents. Parce que les passeurs ne trouvent rien d’autres que de leur proposer barques, pirogues, pinasses, zodiaques, troncs d’arbre évidés, bref des embarcations de fortune pour traverser une méditerranée réputée moins gourmande pendant la période estivale. C’est dans ce sens qu’il faudra lire le dernier roman d’Abasse Ndione, Mbëkë mi, à l’assaut des vagues de l’Atlantique chez Gallimard. L’auteur relate l’enfer d’un groupe de jeunes de Hann (village de pêcheurs proche de Dakar) qui se retrouvent sur l’océan, dans une pirogue à la dérive, à la suite d’une panne de moteur. Dix jours de navigation et d’errance marqués par la soif, la faim, le viol, la violence et la cruauté de la mer. Le rêve des côtes européennes devient anecdotique devant tant de souffrance… 

Cela me rappelle Bako ou l’autre rive, l’un des premiers films réalisés sur le sujet par le français Jacques Champreux. Sidiki Bakaba, l’une des figures de proue du cinéma africain y tient le rôle d’un jeune africain désireux d’aller découvrir l’Europe. La traversée de la mer, les pistes de détour en compagnie des passeurs tous aussi truands, s’érigent en obstacle majeur sur sa route. Même si ce film montre la façon soixante-septarde de se risquer à l’aventure, il n’en perd pas pour autant de sa pertinence et de son actualité. Une actualité cruelle que l’on retrouve dans une autre création, Bintou Wêre, un opéra dit africain présenté en hiver dernier en France par les Sénégalais Wasis Diop et Germaine Acogny. Bintou, jeune femme d’une vingtaine d’années, après des mois d’errance sur les pistes hypothétiques du désert, se retrouve devant les barrières métalliques de l’enclave espagnole de Mellila. Enceinte, elle accouche sur le rempart, mais ne lâche rien dans sa volonté de rejoindre les autres afin d’atteindre la terre interdite. 

                                                   bintouwere.jpg

 

                                                          Une scène de Bintou Wêre

On pourrait multiplier à l’infini les exemples de ce drame que se sont appropriés les créateurs africains. Si le camerounais Luc Bassong a publié chez Max Milo Comment immigrer en France en 20 leçons – avec un arrière fond caricatural – Serge Daniel, le correspondant RFI du Mali, lui, a mis sur le marché une enquête journalistique sur les tenants et aboutissants de cette nouvelle industrie de passeurs intitulée Les Routes clandestines (l’Afrique des immigrés et des passeurs)

 En fait, la production artistique et littéraire africaine sur cet impossible ailleurs ne peut qu’être saluée. Certes, le thème fait l’objet, en Europe, de reportages et d’images parfois insoutenables. Mais il a besoin d’un traitement des créateurs africains dans une approche plus diversifiée parce que vu de l’intérieur. Avec, bien sûr, les armes spécifiques dont ils disposent : leur art. Démarche d’autant plus nécessaire que les pouvoirs publics africains dont les citoyens sont les sujets pitoyables de cette tragédie, se sont réfugiés dans l’apathie totale. Une apathie qui se révèle malheureusement complice et affreusement suicidaire.   

10 commentaires pour « L’impossible El Dorado européen : littérature de circonstance ? »

  1.  
    Marius
    | 11:44
     

    Les créateurs africains ne réagissent véritablement que lorsque les médias occidentaux s’intéressent à un sujet. POurquoi n’inversent-ils jamais la situation?

  2.  
    sanvi Degenon
    | 11:53
     

    C’est un ami qui m’a parlé de ton blog et je suis venu le découvrir. je vois que c’est d’une bonne tenue. concernat le sujet ci-devant, je dirai que hélas, c’est une actualité douloureuse que les pouvoirs publics en AFrique ont du mal à cerner. Car, comment comprendre que, depuis des lustres, les chefs d’état du continent soient incapables de réagir: vous avez bien raison de dire que leur silence est coupable et suicidaire!

  3.  
    K.A.
    | 17:29
     

    Marius, ha, si tu t’expliquais davantage… personnellement je ne comprends rien à ta demande.

  4.  
    Marius
    | 16:25
     

    C’est pour dire K. A. qu’au lieu d’attendre que les médias occidentaux se préoccupent d’abord du sujet avant que les africains en parlent, il vaut mieux que les créateurs du continent les y devancent. Comme ça, ils ne seraient pas suspects, ils ne se seraient pas obligés de réagir, parce que j’ai toujours l’impression qu’ils ne parlent souvent que par opposition aux autres.

  5.  
    Abbé Régis
    | 17:51
     

    Question de compréhension:pourquoi avez vous dit que Germaine Acogny est sénégalaise? Je pensais qu’elle était béninoise…

  6.  
    Christelle
    | 16:08
     

    Très heureuse de revenir à ce blog que j’ai déserté il y a un temps. On a dit, Florent, que vous étiez tombé malade. J’espère que ça va maintenant.
    Venons-en au sujet: chaque fois que je vois à la télé ces images de Noirs naufragés aux yeux hagards et à la face émaciée, je suis vraiment désemparée. Je ne comprends pas que depuis que ce feuilleton se poursuit ce que font les dirigeants africains pour stopper l’hémorragie. Nous qui sommes en Europe et qui suivions ces événements, nous n’arrivons pas à comprendre le manque de réactions des responsables politiques qui voent les jeunes de leurs pays aller s’abimer en mer pour un hypothétique El Dorado. Peut-être que ça les arrange que les choses aillent ainsi!

  7.  
    Mathias
    | 19:51
     

    Eh oui, des images aussi pitoyables, je ne sais pas si elles peuvent faire reculer les nombreux candidats au suicide. J’ai vu la belle pièce de KA Atterrissage, je ne crois pas que si j’étais ados comme les deux héros, cela m’enlèverait le désir de partir! Peut-être que je n’ai pas été suffisamment choqué!

  8.  
    JB Atihou
    | 15:26
     

    De temps en temps, entre deux copies d’examen corrigées, je peux me permettre de m’aérer l’esprit en me connectant aux nouvelles de la planète des créateurs africains. A travers entre, autres, les journaux, les magazines et autres blogs.
    Je me réjouis que Couao-Zotti nous plonge dans cette actualité si douloureuse pour les mères de familles dont on retrouve les enfants morts sur les côtes européennes ou dans les pirogues naufragées. Je me réjouis parce que les intellectuels et les artistes du continent ont décidé de prendre à bras le corps le sujet et d’y réfléchir. Je n’ai pas eu l’occasion de suivre la pièce de Kangni dont on dit si tant de bien, ni lu le livre de notre compatriote (?) Serge Daniel, Les Routes clandestines, mais quel que soit le parti pris des Africains, le fait d’en faire un sujet de création, participe de la mise en pointe d’un phénomène que les pouvoirs africains refusent de considérer. S’ils n’ont pas mal, s’ils n’ont pas honte, il faut que les cris que poussent tous ces naufragés, soient amplifiés par nos artistes. Peut-être est-ce de cette manière que nos dirigeants entendront le message et comprendront qu’il faut désormais agir!

  9.  
    Marius
    | 18:08
     

    Renseignement pris, je crois monsieur l’Abbé, que Germaine Acogny est sénégalaise d’oririgne béninoise. Mais cela n’a aucune importance!

  10.  
    Victor H-K
    | 19:20
     

    Ah, Bako ou l’autre rive ! J’en ai encore les larmes aux yeux, la première fois que j’ai vu ce film. C’était dans les années soixante dix: on nous montrait que le désir d’aller en Europe, par les voies de l’aventure n’était pas un dîner de gala. Vingt ou trente ans plus tard, les choses se sont compliqués à l’infini. Jacques Champreux était unvisionnaire. Tout comme le chanteur GG Vikey dont la célèbre chanson « nohoué » nous mettait déjà en garde contre les mirages de l’Occident. C’était – je parle sous le contrôle de Florent – en 1967!

Laisser un commentaire