L’Héritage d’Aimé Césaire

Posté le 22 avril 2008

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Donc le nègre est mort.

Il est mort debout, au petit matin de la moiteur tropicale de sa Martinique éternelle. Il est mort comme il l’avait toujours souhaité, au milieu des siens, le regard peuplé d’étincelles, ces petites lueurs étoilées dont il avait voulu éclairer les consciences noires, qu’elles soient de l’Afrique ou qu’elles appartiennent à ses morceaux disparates à travers le monde. Une révérence et une échappée comparables à la sortie de scène du comédien conscient d’avoir donné la pleine mesure de son rôle.

Et des quatre-vingt quatorze ans qu’a duré cette présence sur scène, de ces longues années pendant lesquelles ses écrits se sont fait autorité, on a pleuré en le lisant, on s’est mis en colère en le commentant, on s’est révolté en l’analysant. Puis, s’est imposé le besoin de se lever, de marcher, de lever haut la tête pour transformer les pertes nées de l’histoire en un combat de vie, en un idéal d’honneur pour faire du siècle à venir, de tous les siècles, le temps du nègre debout, le temps du nègre digne, le temps de l’homme libre.

J’ai pris, en égrenant mes souvenirs de lycéen, en me retrempant dans le Césaire littéraire, le raccourci des paresseux pour interroger d’une façon générale l’héritage immense que l’écrivain nous a laissé.

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Le lecteur a pleuré, ai-je dit ? Oui, il a fondu en larmes en découvrant son propre portrait dans Cahier d’un retour au pays natal. Le portrait sans concession du nègre, être invisible, être plié et courbé par des siècles de traite négrière, d’esclavage et de colonisation. Sous-homme, objet de servilité et de déshumanisation totale, il ne peut que se contenter du bon vouloir de son maître qui a réussi à faire de lui un décalque de lui-même, copie affreuse du modèle blanc.

Après les larmes, la colère, puis de la colère est né le besoin de révolte. Discours sur le colonialisme, l’œuvre éponyme de l’écrivain a montré l’orchestration immonde mise en place par l’Occident – en coupe réglée avec des potentats locaux – initiateur et multiplicateur de l’infortune du peuple nègre.

Mais la révolte, si légitime et si furieuse qu’elle puisse paraître, ne peut pas être du marronnage. Si elle est condamnée à ne plus être physique – les forces en face sont inégales – elle peut se mener sur un autre plan : la culture. La réponse est toute trouvée : la Négritude. Césaire qui en est le concepteur, le définit comme « le fait d’être noir ». En clair, elle est sinon ontologique ou, à tout le moins, essentielle.

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Alors, les oripeaux blancs dont le colonisateur couvrait le noir, doivent être jetés. Retrouver son essence première, c’est se retremper dans la connaissance des valeurs de civilisation nègre : culture, histoire, pensées, habitudes de vie. D’où la restitution du passé du continent noir. De ses héros. De ses temps de gloire. Restitution qui s’accompagne de sublimation. La Négritude devient triomphante.

L’héritage césairien est donc pluriel. Il n’est pas « une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre », il « n’est ni une tour, ni une cathédrale », mais une force indubitable. La force de croire en quelque chose, la défendre en tout lieu, malgré l’âge, malgré les caprices du temps. La force de croire que, du regard de soi, dépend la considération que l’autre vous confère. A quatre-vingt onze ans, le vénérable vieillard a refusé de recevoir Nicolas Sarkozy alors instigateur, par le soin de la majorité présidentielle, d’un projet de loi reconnaissant le « rôle positif de la colonisation ».

L’héritage césairien, c’est aussi l’humanité de son combat. S’il estimait qu’il se sentirait toujours dévalorisé, opprimé et enchaîné tant qu’un homme le serait sur terre, il s’inscrivait automatiquement dans un processus humaniste universel. Une ouverture que le poète a résolument instruite pour la postérité.

L’héritage césairien, c’est encore l’appel à la « négraille debout ». Parce qu’on est nègre, il faut exiger du nègre plus de travail. C’est le bréviaire du roi Christophe dans la tragédie qui lui est consacrée. Une pièce publiée en 1963 qui met en scène ce roi exigeant, si exigeant envers ses sujets qu’il en est devenu despotique. Une œuvre prémonitoire contre les dérives dictatoriales des régimes issus des indépendances.

Ecrivain parmi les écrivains, homme de culture parmi les hommes de culture, Aimé Césaire fut, comme les icônes des siècles passés, la force dont l’histoire s’était fait complice pour orienter la marche du citoyen. La force qui sait féconder les mythes fondateurs. La force qui sait, à tout jamais, enfanter les espérances nouvelles.

17 commentaires pour « L’Héritage d’Aimé Césaire »

  1.  
    Aurélie
    | 16:33
     

    Seul un poète peut nous faire partager ses sentiments sur la mort d’un poète. Mais question: qu’est-ce qui sera fait de son héritage?

  2.  
    | 16:45
     

    Edwige Aplogan, une amie, nous a envoyé ce poème-témoignage pour rendre hommage à l’immense poète disparu. (Florent)

    Je vois l’Afrique multiple et une

    verticale dans la tumultueuse péripétie avec ses bourrelets, ses nodules,

    un peu à part, mais à portée de siècle, comme un coeur de réserve.

    ……..

     » vois :

    l’Afrique n’est plus au diamant du malheur un coeur noir qui se strie ;

    notre Afrique est une main hors du ceste,

    c’est une main droite, la paume devant

    et les doigts bien serrés ;

    c’est une main tuméfiée,

    une-blessée-main-ouverte,

    tendue,

    brunes, jaunes, blanches,

    toutes mains, à toutes mains blessées du monde. »

    Aimé Césaire « Pour saluer le Tiers-monde »

    nous sommes sereins, nous sommes apaisés, nous sommes confiants. Bon voyage à Aimé Césaire dont la verve, les mots, profondément enracinés dans sa terre natale, tutoient les étoiles avant de plonger en terre africaine.

    Que le corps de l’homme fertilise en sa terre ce qu’il a semé au-delà de toutes frontières.

  3.  
    Alceny B
    | 20:45
     

    Bravo F.C-Z. Tu as dit justement ce que nous, nombreux écoliers d’Afrique, avons ressenti au contact de l’oeuvre de Césaire. Le poète intègre, intégral est mort avec ses idées que ni l’âge ni l’oubli dans lequel une certaine intelligentsia germanoprantine a voulu le releguer. Mais j’ai souffert d’entendre Gaston Kelman sur RFI se reclamer de Césaire. Lui, qui est tout ce que Césaire a exécré…Soyons serieux. D’un tel fils illégitime, le poète martiniquais n’ a que faire. Merci pour ce beau texte. C’est vous, écrivains nègres qui vous assumez, qui êtes dignes de l’héritage de Cesaire. Pas Kelman!

  4.  
    Césaire
    | 10:53
     

    VOIX NEGRES

    Vous êtes partis, Césaire, Damas, Senghor
    Pères et pairs repères de la négritude.
    O voix ensommeillées, à vous la gratitude
    Pour le cri d’or de l’homme noir trompeté fort.

    Reposez plumes émérites ! le retentissant cri d’or
    Que vous avez entonné, devenu saine habitude
    Vent, livres et lèvres de la marginalisée multitude
    Fiers pousseront la négritude au grand port.

    O royales voix en sommeil, à vous le doux repos !
    Races de larmes mouilleront vos beaux tombeaux
    Mais le noyau de votre coeur vaincra l’ivraie.

    O royales voix en sommeil, à vous le doux repos !
    Des siècles futurs liront vos dignes portraits
    Et du blanc firmament vous édifieront des rais.

    Césaire Gbaguidi

  5.  
    Victor Kapko-Hounsinou
    | 14:05
     

    Gaston Kelman, que j’ai suivi la dernière fois sur TV5 disait qu’il n’y a pas d’intellectuel en Afrique, que personne n’est digne de Césaire. Sauf, lui, bien sûr, puisque c’est le seul intelelctuel de l’Afrique. Voilà ce que récuse Césaire: dénigrer les siens et se montrer aux yeux du blanc qu’on est aussi blanc que lui.

  6.  
    | 14:33
     

    Ah Gaston Kelman! Il ne faut jamais le prendre au sérieux, ce polémiste. D’ailleurs, s’il ne le faisait pas, comment pourrait-il nourrir son besoin d’être en vitrine? Il ne faut jamais croire que ses déclarations sont sincères. Il le fait parce que c’est de cette seule manière qu’il attire l’attention. Depuis « Je suis noir mais je n’aime pas le manioc », il s’est installé dans ce marketing.

  7.  
    David Lépreud
    | 17:11
     

    Césaire, nègre fondamental
    Tu es parti, comme
    Senghor et Damas avant toi
    Tu t’es éclipsé dans le matin heureux
    J’ai bu comme l’enfant au front innocent
    J’ai avalé le lait de tes prières
    La sève de tes mots
    L’éclat de tes colères
    Le verbe est pourfendeur de lâcheté
    la parole est volcan qui crache ses larves
    Et le silence n’existera que
    Lorsque sur terre
    Dans les houles de la mer
    Dans les fêlures du ciel
    Le nègre, l’homme auront saccagé l’arrogance du monde

    David Lépreud (jeune poète)

  8.  
    Kouadio Jean Claude
    | 19:01
     

    Merci pour ce texte tellement beau

  9.  
    Sergio
    | 18:45
     

    On attendait sa mort. Et c’est heureux que lors de ses funérailles, on ait refusé à Sarko de faire un discours, lui, qui est un répérateur de tous les événements; c’est sûr que là-haut, papa Aimé ne ml’aurait pas apprécié!

  10.  
    Luciole
    | 16:51
     

    Quelqu’un a posé la question de savoir si nous africains, sommes dignes d’être des héritiers de Césaire. Et qu’est-ce qu’on peut faire de cet immense héritage?

  11.  
    Roger SIDOKPOHOU
    | 6:03
     

    Luciole ,
    Digne d´Aimé Césaire ? Qui pourrait le prétendre , en Afrique ou ailleurs ?
    L´héritage est si vaste , si dense , si lourd à porter que les épaules de toute une génération n´y suffiraient .
    Raison de plus pour rester modeste et faire sa part , résolument , en ouvrant un livre de témoignages d´amour , comme le fait notre Florent ; en prenant la plume , comme le fait mon frère et ami Césaire G. , de façon si belle et heureuse , comme Edwige A. , comme David L. et tous les autres , vous aussi , Luciole , sur ce blog , pour que le  » Cahier… » de l´ » homme d´ensemencement  » , comme il eût souhaité qu´on le considérât , devienne le cahier d´écolier des générations actuelles et futures .
    Comme quoi , c´est le coeur des vivants qui ouvre les portes de l´éternité : aimer et faire aimer Césaire , là est le vrai legs !

  12.  
    Alceny B
    | 10:56
     

    Bonjour! Le poème- témoignage de Edwige Aplogan me fait penser à « ferrements » de Césaire? Tel que présenté par Couao Zotti, il m’a semblé qu’elle en était l’auteur. Est-ce le cas?

  13.  
    | 19:33
     

    Roger,
    Pas d’accord avec toi; certes, nous autres, avons les épaules tellement petites et fragiles que porter le poids de l’héritage de Césaire nous semblerait bien pénibles, mais il existe en Afrique at ailleurs dans la diaspora noire, des hommes et des femmes de conviction et d’engagement qui, non seulement, feront étinceler le legs de l’honnrable disparu, mais le feront fructifier. Sinon, il serait désespérant pour nous et pour la postérité…

  14.  
    | 19:36
     

    Cher Alceny,
    Edwige Aplogan est une poètesse et peintre. Lors de ses expos à Cotonou et ailleurs dans le monde, elle accompagne souvent ses tableaux de textes poétiques avec des accents césairiens; c’est vrai qu’en lisant ce poème, on pense à Ferrement du grand maître…

  15.  
    Roger SIDOKPOHOU
    | 2:21
     

    Mon Cher Florent ,
    Nous disons la même chose , assurément , peut-être avec des lunettes différentes !
    Allez , c´est promis , demain je change les miennes !
    Plus sérieusement et sur l´essentiel , sans revenir sur des points d´accord qui nous paraissent évidents à toi comme à moi et qui nous font , du reste , prendre la plume pour témoigner , sur ce blog ou ailleurs , mon prisme personnel visait le travail d  » ensemencement  » , c´est à dire , aujourd´hui en tous cas , de perpétuation et d´imprégnation durable de l´oeuvre d´A. Césaire pour les générations actuelles et surtout futures . Cela passe , à mes yeux , par un ancrage volontariste ( et non pas intimiste ) de l´oeuvre dans les programmes scolaires et universitaires , véritable défi !
    Et si ce défi là parait naturellement  » audible  » pour l´Afrique , il l´est moins , toi et moi le savons , sous d´autres cieux , où les vieilles culpabilités tournent encore le dos au divan de l´Histoire .
    En attendant , « aimer et faire aimer Césaire » me parait un enjeu à la portée de chacun , chacun avec ses moyens , modestes ou grands , mais résolument .
    Tu vois bien qu´il n´y a pas lieu de désespérer , au contraire , cela me parait la meilleure jouvence d´éternité pour notre grand maître à tous .

  16.  
    Kelman
    | 10:19
     

    « Ah G. Kelman! Il ne faut jamais le prendre au sérieux… Il ne faut jamais croire que ses déclarations sont sincères. Il le fait parce que c’est de cette seule manière qu’il attire l’attention ».
    Vraiment génial Florent. Enfin quelqu’un qui m’a compris. Je te conseille d’ouvrir un cours de marketting avec de telles idées de génie. Tu ne sauras jamais combien de personnes aimeraient être en vitrine et attirer l’attention. Tu vas faire un malheur.
    Pour cette noble tache que tu vas certaienemnt entreprendre, je te pardonne de douter de ma sincérité quand je développe mes thèses dans « Je suis Noir et je n’aime pas le manioc », ouevre dont je ne pensais même pas qu’elle allait se vendre à 500 exemplaires, n’ayant pas eu la chance d’être passé par ton expertise en marketting.

  17.  
    | 20:23
     

    Cher Gaston,
    Je n’ai fait que suivre tes pas: te lancer des piques pour être en vitrine. La preuve: tu as été obligé d’intervenir. (Non, je ris).
    Excuse-moi si je t’ai blessé. Ma plume est allée plus loin que ma pensée. ET te connaissant, je ne crois que tu m’en veuilles pour ça!

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