Qu’est devenu Barnabé LAYE ?

Posté le 8 avril 2008

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La première fois que je l’ai rencontré en 1888 au Bénin, j’avais eu la chair de poule, le genre de celle qu’on a lorsqu’on se retrouve devant un aîné dont on admire le talent. Je lui ai serré timidement la main, en espérant échanger avec lui. Mais on n’en a pas eu le temps, accaparé qu’il était par ses nombreux admirateurs. Cependant, j’ai eu l’humble bonheur de limiter mon rêve à la simple occasion de l’admirer de près et de savourer le plaisir de sa proximité. 

Je voulais lui montrer que j’avais en tête les premiers mots de son roman Une femme dans la lumière de l’aube (*)et que ce livre se décline comme un immense poème en prose. Je voulais aussi lui dire que j’avais aimé Mangalor, sa deuxième livraison et qu’entre profs de français, ce livre nous avait inspiré nos phantasmes d’étudiants férus de barbarismes savants issus de la critique universitaire. Bref, je voulais lui signifier que je vouais un culte pour ces écrits et que sur ses traces, je voudrais aussi me risquer. Comme du reste, lui-même l’a fait en empruntant les pas de son illustre aîné, Camara Laye. 

Mais entre lui et l’auteur de L’Enfant noir, il n’y a pas de parenté. Du moins, pas de parenté de sang. Seule une relation de filiation spirituelle existe entre le Guinéen et lui. « Je me nomme Laye donc je suis » pourrait-on tenter de dire. Car, son vrai nom Lalèyè est d’origine yorouba, groupe socio-culturel du sud-est Bénin, vers la frontière du Nigeria. Il n’est pas étonnant qu’il soit né dans cette région, plus précisément à Porto-Novo en juin 1941. Après l’école primaire à Notre Dame de la même ville, puis le secondaire au Collège Père Aupiais à Cotonou, il s’envole pour la France où il s’inscrit à la Faculté de Médecine de Bordeaux, puis de Paris.
Aujourd’hui médecin dans un hôpital parisien, il passe ses temps de loisirs entre l’écriture et le fumet des plats antillais et africains pour lesquels il a consacré un livre. A son actif, trois romans, quatre recueils de poésie et un recueil de proverbes (**).
 

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Ce qui frappe de prime abord dans l’œuvre de ce métis, c’est son phrasé, son goût pour les mots choisis avec soin et dont il rythme la cadence par des anaphores et des répétitions continues. Si le style en est tout fleuri, c’est qu’il a cultivé le goût des images fortes puisées à la fois dans son terroir africain et dans la réalité française. Les descriptions de paysage flirtent parfois avec des clichés des dépliants touristiques sans jamais y tomber. Et quand ces descriptions prennent des accents poétiques, c’est que le sujet tourne autour de la femme. 

La femme ou le père, deux figures, deux réalités affectives qui hantent l’œuvre du romancier. Si dans Une femme dans la lumière de l’aube, c’est la nostalgie du pays, amplifiée par les paroles du père, qui pousse le héros à se risquer en Afrique, dans L’odeur du père, son troisième roman, il met en relief le voyage presque initiatique d’un fils rappelé d’urgence au pays par son géniteur désireux de le serrer contre son coeur avant le grand départ. Mais les réalités du terroir, trop longtemps perdues de vue par l’enfant, se révèleront plus fortes et  déstabilisatrices.

Déstabilisatrice aussi la femme,  surtout l’amante, à la fois pugnace et fatale, qu’elle se présente sous les traits de Germaine, la nana Benz dans Une femme dans la lumière de l’aube, ou de madame Minos Minos dans Mangalor

Ce que je ne puis non plus oublier dans les textes de Barnabé, c’est justement ce rapport à l’Afrique, cette relation que ses personnages entretiennent avec leurs pays. Des rapports d’attirance et de répulsion, de fascination et d’aversion, des sentiments marqués par la passion, la vraie, celle que l’on vit jusqu’au bout, jusqu’à la totale désintégration de l’être. Déjà, dans Une femme dans la lumière de l’aube, le romancier béninois se montre sans concession pour le régime marxiste léniniste de Mathieu Kérékou qu’il cloue au pilori à travers l’épisode, à Cotonou, des mercenaires de Bob Denard débarquant avec ses « affreux ». Dans Mangalor, la même dénonciation des régimes autoritaires est acerbe. Mais ici, c’est le peuple qui, chassé par la famine, décide de marcher sur la capitale pour y décharger sa colère et son désarroi.   

Barnabé Laye est un écrivain majeur du Bénin. Certes, il demeure peu connu dans l’espace littéraire de l’Afrique, peu familier des festivals et autres rencontres littéraires, mais son œuvre reste l’une des plus belles et les plus flamboyantes du continent. 

 _____________________

(*)« Mon père disait : tu verras le pays chaud comme une patate douce avec les femmes chaudes, les seins nus, des femmes aux seins pointus, aux seins arrogants. Elles te feront boire des éclairs de soleil et t’appelleront grand frère».

«Les souvenirs et la nostalgie de mon père ont nourri au fil des ans l’enfant noir né à Villacoublay ».

 (**) Publications de Barnabé Laye

  -Nostalgie des jours qui passent (poésie). Paris: Ed. Silex, 1981.
 - La cuisine africaine et antillaise Paris: Ed. Charles Corlet ; Publisud, 1985.
 - Les sentiers de la liberté (poésie). Paris: Ed. Saint-Germain-des-Près, 1986.
 - Comme un signe dans la nuit (poésie). Paris: Ed. L’Harmattan, 1986.
 - Une femme dans la lumière de l’aube (roman). Paris: Ed. Seghers, 1988.
 - Mangalor (roman). Paris: Ed. Seghers, 1989. Prix littéraire des Hôpitaux de Paris en 1990.
 - Guide de la sagesse africaine (en collaboration avec L. Prévost). Paris: Ed. L’Harmattan, 1999.
 - L’adieu au père (roman). Paris: Ed. L’Harmattan, 1999.
 - Requiem pour un pays assassiné (poésie). Paris: Ed. L’Harmattan, 1999.

20 commentaires pour « Qu’est devenu Barnabé LAYE ? »

  1.  
    Mathias
    | 16:01
     

    Curieux, je n’ai entendu parler de Barnabé Laye que dans ce blog. Je ne sais plus qui parlait de lui en disant qu’il était l’un des écrivains les plus talentueux de sa génération, mais il n’est pas connu de ses propres compatriotes. D’après ce que tu en dis, on a envie d’aller se procurer ses ouvrages.

  2.  
    J.B. Atihou
    | 16:25
     

    J’ai lu Une femme dans la lumière de l’aube. J’ai aimé, et comme l’a souligné monsieur Zotti, ce roman est l’une des meilleurs oeuvres de la littérature africaine. C’est vrai que ce qui surprend, c’est cette musicalité des mots, ces répétitions qui font penser au slam, c’est de la poésie vibrante, rien de tel pour vous faire voyager, vous faire rêver….Mais je m’attendais que l’article nous dise ce que l’auteur est devenu et qu’en est-il de sa carrière littéraire. SI je ne m’abuse, sa dernière publication date de 1999. Et depuis lors?

  3.  
    Aurélie
    | 16:34
     

    En lisant la biblio de Barnabé Laye, je me suis rendu compte qu’il a gagné le prix littéraire des hôpitaux de Paris avec Mangalor. Peut-on m’expliquer en quoi consiste ce prix et quelle est sa portée dans les multples distinctions françaises?

  4.  
    Sergio
    | 20:19
     

    Pourquoi Barnabé Laye n’est pas connu des Béninois? Peut-être que ce n’est pas vraiment utile pour lui, puisqu’il publie la plupart de ses bouquins à l’étranger. D’ailleurs, les distinctions qu’il reçoit sont françaises…

  5.  
    Npfoumo
    | 20:40
     

    J’ai lu dans l’article un titre l’odeur du père, et plus loin on a mentionné, l’adieu au père….S’agit-il du même livre ou est-ce une erreur?

  6.  
    K.A.
    | 1:14
     

    L’Adieu au Père, un grand roman, dommage en effet qu’il soit si peu connu…

  7.  
    Alceny B
    | 21:51
     

    Pourrai-je avoir plus d’infos sur la dernière parution de F.C.Zotti?

  8.  
    Mathias
    | 18:08
     

    Kangni Alem (K.A, à moins que je me trompe) dit que l’adieu au père est un beau roman: s’il peut nous faire partager le plaisir qu’il a eu en le lisant, on lui en serait reconnaissant…

  9.  
    | 18:54
     

    Cher Alceny Barry

    Mon recueil de nouvelles, Poulet-Bicyclette vient de paraître à chez Gallimard dans la collection « continents noirs » . Sur le site de l’édition, tu y trouveras le commentaire de la quatrième de couv. il y a là-dedans 10 nouvelles qui vont de courtes (Brèves de mur, Le fils de l’ancêtre) aux longues (poulet-bicyclette, Retour du mort), de la prose (Femelle de ta race). Veux-tu d’autres infos?

  10.  
    Melchior
    | 19:07
     

    Question à Kangni Alem(K.A. à moins de me tromper): pourrirez-vous nous faire partager le plaisir que vous aviez eu en lisant le roman, l’Adieu au père de Barnarbé Laye?

  11.  
    Alceny B
    | 21:15
     

    Merci F.C.Zotti. Je ferai un tour sur le site. J’espère que nous, lecteurs d’Afrique, auront rapidement le recueil dans nos librairies.

  12.  
    | 21:05
     

    J’ai reçu une amicale lettre de Barnabé Laye, le grand frère qui, à la lecture de l’article ci-dessus, a bien voulu répondre à certaines interrogations de nos chers blogueurs. Je livre le texte tel que je l’ai reçu en le remerciant encore une fois pour sa très grande disponibilité.

    « L’occasion est belle, il nous la faut saisir…Je suis très heureux des questions posées au sujet de mes livres et me concernant. Si je ne suis pas mieux connu au Bénin, c’est un mystère que je ne m’explique pas. Il est vrai que je ne fais pas de tapage autour de ma personne à cause de ma modestie légendaire. Ou bien aussi, parce que rien n’a été fait pour mettre en lumière mes livres au Bénin. Une femme dans la lumière de l’aube a eu un grand succès et est traduit en Brésilien. Mangalor a eu le prix littéraire des Hôpitaux et L’Adieu au père m’a valu des lettres très touchantes de lecteurs confrontés à la perte de leur père. Certains m’ont appelé pour me le dire de vive voix.
    Je n’oublie pas les textes poétiques parce qu’ils participent du même projet. Et j’avoue que j’ai un petit faible pour le dernier, Requiem pour un pays assassiné. Je souhaite que tout béninois, tout africain lise ce livre et y réfléchisse.
    Si mes livres sont publiés à Paris, c’est parce que le destin a voulu que je travaille et habite cette ville. Je ne demande qu’à être publié ailleurs. Ce serait peut-être plus facile à négocier.
    Que devient Barnabé Laye ?
    Dans quelques jours, va sortir l’édition bilingue anglais/français de Requiem pour un pays assassiné. Puis suivront deux autres recueils : Poèmes à l’absente et Une si longue attente. Et, après, je l’espère, le roman sur lequel je travaille actuellement.
    Mais j’ai à cœur un autre devoir : c’est la réédition et une large diffusion en Afrique de Une femme dans la lumière de l’aube et de Mangalor.
    J’ai encore beaucoup de choses à vous dire…Avant d’arrêter, je voudrais vous dire que grâce à ce blog, on me connaitra davantage et j’espère, lors d’une manifestation autour de mes livres avoir le plaisir de vous rencontrer. »
    Barnabé Laye

  13.  
    | 21:10
     

    Indiscrétion: Melchior et Mathias seraient-ils par hasard des jumeaux qui écrivent les mêmes choses, au même moment?

  14.  
    Ghislain
    | 12:39
     

    A tout Seigneur tout honneur….
    L’oeuvre magnifique de Barnabé nous rend tous fiers d’etre des Africains, donc fiers et heureux d’etre de la peau noire.
    C’est une figure incontestable de la littérature actuelle dont il serait regrettable de ne pas parler beaucoup plus souvent.
    Il est quelques fois vrai que retrouver ses écrits dans les rayons africains s’avère difficile.Mais je crois que si ca sucsite beaucoup d’intérêt, l’auteur -que je connais si généreux- nous fera beaucoup plaisir en le rendant plus disponible.
    Je suis loin d’être à l’aube de sa carrière littéraire, mais je m’en voudrais de ne pas lui adresser mes félicitations et lui redire tout le plaisir que procurent ses differents écrits.Je dirai donc: « Papa Mangalor, Merci ».
    A notre cher Ami Florent je dis merci pour cette belle page consacrée a Barnabé LALEYE.
    A tous je formule mes meilleurs sentiments.

  15.  
    Melchior
    | 21:51
     

    Melchior et Mathias sont des jumeaux en un. Florent. Tu as quelque’ chose contre?

  16.  
    Aurélie
    | 16:29
     

    Je suis très touchée par la réponse que Barnabé Laye a bien voulu apporter à nos questions. C’est vrai qu’il n’était pas connu des Béninois, et c’est vrai aussi qu’il mérite de l’être largement. Mais pour autant, je n’ai pas trouvé ces oeuvres dans nos librairies. Quelqu’un m’a dit que je pourrais m’en procurer à Notre Dame, mais là-bas, on m’a informé que le dernier exemplaire de L’Adieu au père venait de partir…Peut-être est-ce à cause de ce article…Et les autres textes, je veux parler des autres romans, car, moi je suis pas très sensible à la poésie.

  17.  
    Victor Kapko-Hounsinou
    | 14:16
     

    l’adieu au père est un roman lyrique et enjoué, dont l’originalité réside dans le style et la maîtrise du récit dont fait preuve l’auteur. Au-delà, le thème n’est pas nouveau. Il développe le sujet du fils qui retourne au pays et qui est confronté aux difficultés et aux trapes que constituent ses coutumes. Mais c’est quand même un très beau roman.

  18.  
    crecel wilfried
    | 19:47
     

    Florent couao-zotti , grand écrivain béninois, en parlant de LAYE vient de prouver une fois encore qu’ il est de ceux – la qui quand il existe ne sont nullement géné à voir leurs semblables exister. chapeaux à toi, et n’ oublie pas qu’ il n’ y a pas que notre ainé de plume Laye…

  19.  
    crecel wilfried
    | 19:50
     

    Florent couao-zotti , grand écrivain béninois, en parlant de LAYE vient de prouver une fois encore qu’ il est de ceux – la qui quand ils existent ne sont nullement génés de voir leurs semblables exister. chapeaux à toi, et n’ oublie pas qu’ il n’ y a pas que notre ainé de plume Laye…

  20.  
    Zeitoun
    | 16:21
     

    Le mercredi 26 novembre 2008, Barnabe Laye sera présent au Centre culturel français de Cotonou à partir de 20 heures.
    Voilà l’occasion de le découvrir.

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