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Le Tchad flambe: Nimrod, Ndjekery, Koulsy et Nocky brûleront-ils avec lui?

Posté le 5 février 2008

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Nocky Djedanoum   Koulsy Lamko

Ils sont deux: l’un, agitateur culturel et auteur, l’autre globe-trotter infatigable et écrivain respecté. L’un est un passionné de grandes causes qui concernent l’Afrique, l’autre est un révolutionnaire dans l’âme, grand défenseur de l’héritage de Thomas Sankara. Nocky Djedanoum et Koulsy Lamko – puisque c’est d’eux qu’il s’agit – sont, parmi les personnalités culturelles de la diaspora africaine, les plus consensuelles.

 S’ils sont appréciés, c’est parce que leurs engagements et leurs actions dépassent largement les limites de leur pays. D’ailleurs, c’est à partir de l’étranger ou de leurs terres d’adoption qu’ils se sont fait connaître. 

Mais chose curieuse, à moins que je me trompe, il y a un fait auquel je ne comprends presque rien: la quasi indifférence de ces écrivains à la situation explosive de leur pays. Car, si les deux hommes sont sensibles aux déchirements qui meurtrissent l’Afrique, ils semblent moins engagés lorsqu’il s’agit du Tchad. 

Un Tchad incendié, depuis quarante ans, par des politiciens peu scrupuleux, des leaders mal inspirés, des chefs de guerre rapace. Depuis que j’ai découvert ce pays sur la carte de l’Afrique, je n’ai de lui que des bruits de botte et des explosions d’armes à feu. Des bruits de Toyota 4 x4 remplis de rebelles et des détonations de bazooka. Et cela, depuis Tombalbaye, Maloum, Goukouni et autre Habré. Des noms et des visages dont la mémoire et les actes semblent se conjuguer avec des coulées de sang et des déflagrations interminables. Comme si la seule culture qui existe là-bas, la seule musique à laquelle les enfants de ce pays nous ont habituée, se limitait aux transes guerrières, aux meurtres politiques et aux putschs sanglants. 

On disait, au début des années quatre-vingt dix, avec la démocratisation en cours dans les pays africains, que le Tchad allait se réveiller de ce triste feuilleton. Que le successeur de Hissein Habré allait développer une stratégie de gestion du pouvoir beaucoup moins sectaire, qu’au contraire de ses prédécesseurs, l’intelligence allait lui commander d’associer ses adversaires aux affaires de la cité. Car, il sait, mieux que le diable, que l’extermination des opposants n’est jamais un gage de sécurité et de stabilité pour un régime si dur soit-il. Mais c’est compter qu’un chef de guerre reste, ici, un chef de guerre et qu’à beau raser le chien, il lui poussera toujours sur le corps les mêmes poils naturels. Les Bambaras ont finalement raison « le séjour du tronc d’arbre dans l’eau ne le transformera jamais en caïman ». 

Alors, devant la défaillance des hommes politiques, devant le bégaiement malheureux et absurde de l’histoire, je me suis laissé tenté par une utopie: et si les écrivains, les intellectuels, les artistes, ceux qui ont une parole à proposer, ceux qui ont réussi à devenir des personnalités crédibles et consensuelles, ceux dont le discours a encore un sens, pourquoi ceux-là ne peuvent-ils pas descendre dans l’arène et reprendre l’initiative? Pourquoi Nocky Djadanoum, l’initiateur de Fest’Africa, pourquoi Koulsy Lamko, qui a dirigé la Caravane Internationale sur Sankara, ne peuvent-ils pas risquer une initiative contre la guerre totale à laquelle Deby et ses opposants soumettent en ce moment le peuple tchadien? Pourquoi se terrent-ils dans un tel silence? Craindraient-ils par hasard d’être pris aussi à partie par l’un ou l’autre camp? 

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   Nimrod                 Haroun

Et que disent les autres auteurs ? Qu’en pensent le poète Nimrod, grand admirateur de Senghor, le cinéaste Mahammet Haroun et le romancier Noël Ndjekery? Qu’ont-ils fait de leurs paroles? Doivent-ils se contenter seulement d’être des esthètes de mots et de l’image, c’est-à-dire des artistes dont la parole se limite aux pages des livres et aux images du grand écran ? 

Wole Soyinka, notre aîné à tous, nous a enseigné qu’être écrivain ne suffit pour être intellectuel. La situation de l’écrivain est comparable au statut de l’avocat, du médecin, du journaliste et de toute autre personnalité dont la profession, parce qu’elle le rend visible, lui permet de se positionner, donc de prendre la parole et de la porter loin, au-delà de son domaine d’activité. Mes chers amis Nocky et Koulsy, mes collègues admirés Nimrod et Ndjekery ont-ils décidé de se faire brûler dans l’incendie qu’ont allumé rebelles et militaires actuellement à Ndjaména? 

A Nocky, cette question : attendrais-tu par hasard la fin de la tragédie, après mille victimes, pour nous appeler à réfléchir sur le drame qui se déroule en ce moment? Nimrod, toi qui as la fibre senghorienne, ton icône n’a-t-elle pas dit et répété que la poésie est action?  Je ne veux pas croire, chers amis, que l’histoire retiendra qu’il vous a manqué l’élan du juste pour utiliser la force du mot contre la barbarie. Je ne veux pas croire qu’il vous a manqué le souffle et le regard du citoyen pour affirmer votre refus de la tragédie en cours. Vous n’aurez pas de justification à y opposer. Vous êtes les producteurs de rêves. Donc, forcément, les ouvriers de l’espoir. 

15 commentaires pour « Le Tchad flambe: Nimrod, Ndjekery, Koulsy et Nocky brûleront-ils avec lui? »

  1.  
    K.A.
    | 7:13
     

    Je peux comprendre le silence des intellectuels tchadiens, situation trop floue. Et puis, qui soutenir, qui dénoncer? Le Tchad est un cas d’école pour la réflexion sur la démocratie en Afrique.

  2.  
    Atihou JB
    | 17:01
     

    Cher monsieur Zotti, vous qui parcourez le monde et participez aux débats littéraires, pensez-vous, honnêtement, à l’heure où les bombes explosent, où les gnes fuient que l’écrivain, fut-ce prix nobel, a un mot à dire? Et s’il réussissait à le dire, ce mot, pensez-vous qu’il sera d’un poids quelconque face à la tragédie en cours? La poésie de l’action me semble relever de l’utopie. Et l’image de l’écrivain engagé, défenseur plus faible appartient, je le constate au mythe!

  3.  
    Fiacre
    | 13:53
     

    Suis très heureux de lire les articles publiés sur ce blog. Cle témoigne de l’intérêt de l’auteur pour la culture littéraire et artistique. Concernant ce cas de figure où vous invitez les écrivains à s’exprimer par rapport à la tragédie qui est en cours dans leurs pays, je pense que c’est trop leur demander que d’exiger qu’ils prennent la parole. Je ne connais pas ces écrivains dont vous parlez, mais, comme le dit KA, quel choix peuvent-ils opérer? IL y a tellement de factions rebelles qu’on se demande qui c’est qui risquerait sa peau dans ce boubier.

  4.  
    Aurélie
    | 14:02
     

    Nimrod dont le livre Les Jambes d’Alice a été inscrit au concours « lu pour vous » a déjà répondu partiellement à votre question, Florent. En effet, son ouvrage raconte les amours folochonnes entre un prof et son élève Alice dont les jambes ont quelque chose de magique. Alors que la guerre a éclaté et que tous deux se sont retrouvés dans un camp de refugiés, le prof ne pense qu’à culbuter la jeune fille. On devine là que NImrod se fiche complètement du conflit fraticide qui déchire son pays et que ce qui l’intéresse de prime abord, c’est quelque chose de beaucoup moins grand! Dommage pour un auteur dont j’apprécie le sytle…

  5.  
    Yacoub A. B.
    | 21:21
     

    Je suis un Tchadien de la diaspora. Cest par hasard que je suis tombé sur votre article. Tout ce que je peux vous dire, c’est que vous ne manquez pas de prétention. Je connais Noel Ndjekery et Nimrod et je ne crois pas que leurs problèmes en ce moment, est d’écrire sur l’actualité brûlante. Nous sommes encore sous le coup des événements qu’il serait curieux de jouer aux Soyinka ou aux Benard-Henri Levy. Non, notre pays est meurtri et pleure!

  6.  
    Lekaïssan A.
    | 19:21
     

    Pourquoi ne pas poser la question de l’efficacité de nos créateurs? Il ne s’agit pas seulement des écrivains, il s’agit de tous les artistes, ceux qui sont visibles dans l’opinion et dont la parole peuvent peser dans la balance. Les hommes politiques sont si decevants et si retors que seul le discours des gens de la société civile paraît aujourd’hui plus crédible. Les cinéastes tels que Mahammat-Saleh Haroun sont attendus. Le Tchad est meurtri d’accord, mais c’est ainsi depuis quarante ans. Il faut bien que cela se termine un jour!

  7.  
    | 19:43
     

    A Yacoub, j’ai le sentiment que vous ne percevez pas très bien le sens de ma démarche. J’ai fait cette interpellation de ces écrivains qui sont par ailleurs des amis pour dire que leurs voix, si artistiques soient-elles, devraient peser lourd dans le conflit qui déchire leur pays. Il ne s’agira pas pour eux d’aller se mettre entre les belligérants pour jouer les médiateurs. Non, mais c’est juste pour prendre la parole, la vraie, la pure, celle qu’ils utilisent dans leurs textes, afin de donner leurs sentiments, leurs positions. Je ne sais si elle changera quelque chose, mais ce qui est sûr, leurs paroles, si elles sont articulées dans le sens où je l’imagine, auront une résonnance particulière. En Côte d’Ivoire, ce sont les chanteurs Alpha Blondy et Tiken Jah Fakoly qui l’ont fait. Je ne sais si ça a changé le cours des événements, mais je suis certain que s’ils n’avaient pas pris la parole, l’évolution du conflit aurait été autre!

  8.  
    | 20:16
     

    Pour plus de pertinence, je vous invite à lire cette chronique de Jean-Baptiste Placca, journaliste à RFI qui nous livre ici sa réflexion aussi lucide que froide sur la situation au Tchad après le passage éclair de la rebellion. Vous verrez, chers amis blogueurs, que son point de vue, dans un sens, n’est pas tellement éloigné de notre article.

    « Mais quel génie, ce général Déby ! On le croyait à terre, complètement fini, le voilà ressuscité et plus vindicatif que jamais. D’un point de vue militaire, en tout cas, il a plutôt bien manœuvré pour sauver sa peau… et son régime. Tant mieux pour lui, serait-on tenté de dire, sans aucune malice !

    Mais alors le peuple tchadien ? Qui donc sauvera ce peuple, si bafoué par les chefs de guerres et de clans qui se disputent le pouvoir à Ndjamena ? Face à la détresse des quelque 10 millions de Tchadiens, le sort personnel du président Déby importe peu. Il compte d’autant moins, aux yeux des Africains, que sa présence au pouvoir depuis plus de dix-sept ans ne s’est traduite ni par un mieux-être pour les populations, ni par des progrès notables pour l’Etat de droit et la démocratie. Dans ces conditions, inutile d’espérer des Tchadiens qu’ils célèbrent sa victoire sur les rebelles. Ils n’applaudiront pas ! Et très peu de gens, en Afrique, auraient versé des larmes sur le sort du général Déby, si son régime avait été renversé. Car cette guerre n’est pas celle du peuple tchadien, mais une lutte de clans et parfois au sein d’un même clan, pour le contrôle d’une manne pétrolière prioritairement affectée à l’équipement militaire et au confort matériel de quelques-uns, plutôt qu’au développement du Tchad et au bien-être de ce peuple qui souffre tant, qui souffre trop.

    A ceux qui ont volé au secours d’Idriss Déby, on a envie de dire que s’ils veulent garder un minimum de crédibilité aux yeux des Africains, ils feraient mieux de convaincre le miraculé de Ndjamena de respecter un peu son peuple et de travailler enfin au développement de son pays. Pour justifier son soutien à Idriss Déby, Paris a beaucoup insisté sur sa légitimité et sur la légalité de son régime. On a même entendu parler de « président régulièrement élu ». Si l’objectif est de persuader l’opinion de la respectabilité de ce régime, alors, la cause est perdue d’avance. Car aucun des scrutins tenus au Tchad depuis 1990 ne ressemble à une élection régulière.

    Evidemment, on entend aussi des voix qui font observer que le choix entre Idriss Déby et les rebelles revient à demander aux Tchadiens de choisir entre la peste et le choléra. On peut les comprendre. Mais en même temps, en demeurant dans cette métaphore, comment reprocher à des gens qui ont vécu dix-sept ans de peste, l’envie d’essayer un peu le choléra, ne serait-ce que pour changer de malheur ?
    Jean-Baptiste Placca

    Chronique du 09/02/2008 diffusée sur RFI et publiée sur le site de la même radio (rfi.fr)

  9.  
    Apil
    | 20:02
     

    chapeau pour votre article. On en redemande. Mais j’ai l’impression que l’engagement des écrivains reste un dur combat, surtout dans des pays où la tradition des meurtres politiques est établie depuis des décennies. Je comprends le mutisme de nos chers écrivains et artiste!

  10.  
    Mba T.A.
    | 20:08
     

    il ne faut pas compter sur les artistes. Ils ont beau jouer aux super héros, mais dès que l’argent pleut sur eux, ils sont capables de changer de veste et de dire le contraire de leurs propres opinions. C’est l’autre qui a raison: écrivain ou artiste engagé, c’est qu’une vue de l’esprit, de la frime intellectuelle!

  11.  
    Adams P. Coulibaly
    | 13:19
     

    Monsieur Couao,
    l’allusion que vous avez faite en direction des chanteurs Alpha BLondy et Tiken Jah Fakoly me semble ridicule. VOus avez dit que s’ils n’avaient pas pris la parole, le cours du conflit aurait été autre. Je ne sais pas ce que vous appelez « autre ». Je ne sais pas pourquoi vous voulez faire croire à vos blogueurs que les artistes ont un pouvoir d’influence sur les événements politiques et même sur le conflit dans mon pays, la Côte d’Ivoire. Certes, ces deux musiciens ont du charisme, mais pas au point de peser sur les événements. Ils ne peuvent ni empêcher les Ivoiriens de s’entretuer si c’est leur bon vouloir, ni de revenir à la paix s’ils le décident.

  12.  
    Alceny Barry
    | 0:36
     

    Je ne sais pas si la parole de l’artiste peut changer le cours des choses ou pas mais il est essentiel qu’il parle. Parce qu’un artiste qui se tait quand la maison brûle est un amuseur public. Cela me fait penser au poussin de W.,Sassine qui, renversé sur le dos et les pattes bien tendues, essaie de retenir le ciel qui s’est décroché! Il a le merite d’essayer. L’écrivain aussi. Sinon il se fait complice de la meute.

  13.  
    | 20:31
     

    J’ai reçu ici un message de Koulsy Lamko. Avec un texte assez caustique sur la situation dans son pays, le Tchad. L’article aurait pu être publié par certains journaux français et africains auxquels il avait été envoyé. Koulsy a eu l’amabilité de nous le faire partager. Nous le publions in extenso, tout en le remerciant pour son ouverture d’esprit et pour sa disponibilité. Ici, est posée la problématique de l’hydre françafrique, le monstre qui renaît toujours de ses cendres. Sarkozy, le bien nommé crie sur tous les tons qu’il y aura rupture mais pose, en vrai continuateur des dossiers de la 5ème République, ses pas dans les empreintes de ses prédécesseurs. Comment dit-on déjà démagogie en franco-hongrois ?

    Como estas?
    J’ai vu sur ton blog que tu nous interpellais et à juste cause. C’est pas que nous sommes restés muets. J’ai écrit un article immédiatement après les événements… et que j’ai envoyé à la presse française et africaine.. article qui non seulement a donné des idées à des plagiaires quil ‘ont détourné mais a mis du temps pour trouver un journal qui le publie. Il est dans Bendre du 20 févier au Burkina et dans l’Humanité du 16 févier en France et sera dans Afrique Asie du début mars. On fait ce qu’on peut…Je te l’envoie pour partage.

    NDJAMENA PLEURE SES MOTS, LA FRANçAFRIQUE JUBILE !
    Par Koulsy LAMKO

    Bien futé qui comprenne et démêle les fils de l’écheveau que constitue la politique française au Tchad. Certes l’observateur averti n’est plus surpris de ses incohérences notoires depuis des décennies ; mais les derniers événements de Ndjaména laissent affleurer des inconséquences d’un cynisme qui ne cache même plus ses ressorts.
    Que la France vienne au secours de son protégé Idriss Deby, ce n’est que « répétition de l’Histoire. » Elle a maintenu pendant deux décennies un potentat corrompu, un régime clanique qui a étalé les preuves de son incapacité criarde à améliorer la vie des populations, qui règne par la terreur, les fraudes électorales, l’instrumentalisation de l’élite et de la classe politique, l’intimidation de la société civile, la corruption généralisée, le détournement des deniers publics et leur affectation à l’achat massif d’armement, etc. Mais qu’elle étale les tergiversations et les mensonges qui n’ont d’égale que la turpitude des desseins non avoués, qu’elle plastronne sur les cadavres encore tout chauds de tchadiens, est lamentable.
    Une constante depuis trois décennies ! En encensant les chefs guerriers « romantiques spécialistes de rezzous », en en faisant des alliés inconditionnels d’une politique néocoloniale, La France a non seulement conforté l’idée que le pouvoir se trouve « au bout du canon » si médiocres en soient les artilleurs, aventuriers analphabètes, prédateurs seuls mus par des intérêts de clan ; mais elle a annihilé par la même- et pour les décennies à venir- toute velléité de véritable indépendance, toute alternance démocratique authentique.
    Idriss Deby, les rebelles Timan Erdimi ou Mahamat Nouri, pour les tchadiens épris de paix, de liberté et de justice c’est « blanc bonnet, bonnet blanc ». Des membres d’une même famille et leurs comparses se battent pour le partage du gâteau : le pouvoir et la rente pétrolière qui demeure la seule source de revenue après la mise en coupe réglée et la liquidation de toutes les entreprises et sociétés de transformation de produits vivriers! De piètres politiciens sans vision nationalistes, sans idéal, sans programme et dont on peut aisément dresser la liste des crimes politiques et économiques ! Que l’un protège son pouvoir au point de se retrancher dans un bunker au milieu de la population prise en otage, que les autres, à sa porte, brandissent comme programme de gestion le « nous voulons partager le pouvoir avec lui » est assez révélateur des intentions sans noblesse aucune. Enfin que l’un assure servilement le relais de la Françafrique tandis que les autres se soient laissés instrumentaliser par le Soudan dans l’affaire du Darfour corrobore les insuffisances cruelles d’un leadership dont les carences laissent au pied du crépuscule un peuple meurtri barbotant dans une indicible misère. Le Tchad agonise depuis des dizaines d’années ; il suffit d’en traverser les hameaux et les villes fantômes pour se convaincre de la désespérance dans le regard des populations. L’épisode de « l’Arche de Zoé » est manifeste d’un désamour patent inspiré par la misère car quel parent digne même pauvre accepterait-il de confier son enfant à des inconnus ? Dans ce pays c’est bien la population « la grande muette » et non l’armée dont les centaines de généraux d’opérette pour la plupart analphabètes écument les régions, en font des prébendes, des territoires de leur pouvoir sans limite. La presse nationale brille par sa médiocrité, celle privée, qui ose, essuie périodiquement des représailles musclées du pouvoir autocratique de Deby.
    Quant aux récents événements, l’on peut difficilement affirmer que l’armée française, qui depuis des dizaines d’années observe et suit tous les mouvements de troupes de guerriers qui se croisent sur le territoire tchadien, n’était pas avertie de l’avancée des rebelles, rebelles auxquelles les média français officiels ont même accordé de larges temps d’antenne. Les déclarations de la diplomatie française telles que « La France est neutre » puis la France n’est pas « tout à fait neutre » en enfin la France soutient « le gouvernement légal du Tchad et assumera ses responsabilités » met à jour une duplicité sans état d’âme constamment entretenue depuis des décennies. L’on fait croire aux rebelles que le pouvoir leur est offert sur un plateau d’or. Leur réaction en dit d’ailleurs assez long à les entendre s’égosiller au plus fort de leur victoire éphémère : « Les intérêts français sont préservés et seront encore mieux garantis ». Puis l’on met en place un dispositif secret qui coordonne la contre offensive et défait les mêmes rebelles. On peut d’ailleurs à ce sujet se demander ce qui a dû peser dans la balance et orienter le choix décisif de la fidélité à Deby : marchandages autour de l’exploitation des gisements de pétrole du Moyen Chari ? Les dés sont jetés !
    Que de centaines de tchadiens aient péri, des milliers soient blessés, des dizaines de milliers soient réfugiés peu importe pour le gouvernement français et ses officiers du COS. Géostratégie, contrôle de gisements de pétrole et autres minerais, préservation d’influences « civilisationnelles », les enjeux sont énormes pour que la « métropole » lâche du lest. En Françafrique, face aux intérêts, aucun prix n’est jamais assez fort à payer soit-il le sacrifice de centaines de milliers de vies humaines. Le Génocide des tutsis au Rwanda est assez éloquent à ce sujet.
    Si Sarkozy a poussé le cynisme jusqu’à exiger d’Idriss Deby la grâce des 6 prisonniers de l’affaire de « Arche de Zoé » pendant que des milliers de tchadiens pleurent leurs morts, qu’il lui commande tout autant de libérer les chefs de l’opposition politique injustement incarcérés et dont le seul « crime » réside dans la naïveté de croire à un système d’alternance politique basé sur une constitution et cela dans un contexte d’occupation militaire clanique et de néo-colonisation relayée exacerbé par l’appétence sans retenue de la puissance tutélaire. Que fait la France au Tchad ? Bien inspiré qui répondrait sans bafouiller ! La sempiternelle valse à temps variable et le sourire d’Hervé Morin à Ndjaména sur les lieux du crime en disent long.
    Il serait néanmoins extrêmement grave que la guerre du partage des ressources du pétrole entre comparses et parents soit l’alibi d’une purge politique. Ces figures politiques auxquelles l’on peut au demeurant faire le reproche de certaines inconséquences par le passé n’en demeurent pas moins représentatives de la volonté des populations à adhérer à un processus de démocratisation pacifique. Elles sont en ce sens symbole et d’embastiller le symbole s’interpréterait tout aussi aisément comme symbole. Il est absolument impératif que la France cesse ce jeu de valse cynique. Il lui reste de permettre que s’organisent des assises nationales, une mise à plat nécessaire de l’histoire récente de ce pays rythmé par moult guerres civiles, que s’ouvre un espace de vérité de justice et de réconciliation et que le peuple choisisse librement ses dirigeants.

    En définitive, le moins que l’on puisse dire, c’est que la Françafrique sort victorieuse de la guerre de Ndjaména en ayant encore accru la misère des populations tchadiennes jetées sur les chemins de l’exil et contribué à la gangrène potentielle de tout le territoire où vont désormais se déployer les groupes armés rebelles. La Françafrique serait-elle en train d’opérer la mutation vers l’Eurafrique annoncé par Sarkozy à Dakar ? Face aux colères grandissantes contre ses ressortissants dans bien de pays d’Afrique, sa stratégie désormais consiste à dorer la pilule en associant l’Europe à ses desseins inavoués. Dans tous les cas elle a de beaux jours devant elle.
    Une chose est certaine, les ruptures dans les relations franco-africaines, ruptures promises auxquelles l’on pouvait encore ingénument accorder le bénéfice du doute il y a quelques mois, semblent être reléguées aux calendes grecques. Les ruptures, les africains francophones devraient enfin apprendre à les amorcer eux-mêmes en en prenant l’initiative ferme. Le défi reste encore bien celui de la libération de la tutelle des puissances colonisatrices, cinquante ans après l’obtention d’indépendances formelles.

  14.  
    Gangoueus
    | 21:09
     

    Mr Couao-Zotti,
    Votre interpellation est intéressante. Je me demande toutefois s’il n’y a pas un peu de « Faut balayer devant ta porte avant de crier au scandale chez le voisin ». Nocky Djedanoum ayant organisé ces résidences littéraires sur le génocide rwandais, pourquoi se montrerait-il silencieux pour son propre pays? J’avoue que ce genre d’interpellation me mette mal à l’aise. Car les réalités de chaque pays sont différentes. Mr Kangni Alem pose très bien la question : sous quel angle aborder le problème. Les rebellions naissent de manière cyclique dans ce pays. Le Soudan ne pense qu’à dégommer Déby. Et ce dernier, à cause de ce contexte d’exception a tout loisir d’asseoir un régime de terreur. Quelles sont les marges de manoeuvre pour ces auteurs? Une tribune dans le monde? Tenter un article chez Jeune Afrique à la solde des souverains africains? Un roman qui impactera quel public? Au moins les chanteurs ivoiriens ont la chance d’avoir un impact plus direct sur la population. Mais un écrivain?
    Cordialement, Gangoueus.

  15.  
    Bouraïma
    | 17:28
     

    Déby est dans une logique toute caractéristique des relations françafrique. On ne s’est pas comment s’est négociée l’intervention de la France en sa faveur au moment où tout semblait perdu. Sarkozy qui est le champion de la contradiction démagico-cynique, a prouvé encore une fois le mépris qu’il a pour les populations africaines. Il sauve les arrières de Déby au mépris des droits de l’homme, des droits des opposants à exister démocratiquement! Pour ceux qui avaient cru à une rupture faussement annoncée, mais jamais réalisée, ce serait bien la soupe à la grimace! La France me fait honte!

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